Jacques Reda : L'improviste

Jacques Réda écrit
sur
la musique. Un livre sur la musique, mine de rien, ce
n'est pas si fréquent. Des livres sur les musiciens,
oui, et même pléthore : ils nous racontent des
histoires, biographisent à mort, se roule dans la
tragédie et l'anecdote. Mais la musique, souvent ils
ne font que l'effleurer. L'histoire des musiciens, ce
n'est pas tout à fait l'histoire de la musique. Quant
aux ouvrages qui traitent de la musique avant toute
chose, ils sont précis, donc techniques, et
n'emploient que des termes sans ambiguïté, donc
savants ; et là, c'est la grande masse des lecteurs
qui, faute d'avoir étudié des années durant
l'harmonie au conservatoire, reste sur le carreau...
Jacques Réda propose une solution pour être à la fois
rigoureux et lisible, un genre de méthode. D'abord,
foin des détails biographiques qui n'influent pas
directement sur l'art du jazzman ; ensuite, quand il
parle des notes qui résonnent dans le piano de Willie
Smith The Lion, de la phrase de Harry Edison ou des
silences de Basie, jamais il n'évoque quintes
diminuées ou pentatonique mineure : il trouve les
combinaisons de mots que seul un écrivain est capable
d'inventer pour donner du corps à l'insaisissable et
crée ainsi un solfège tout personnel, parfois aussi
exigeant que le « vrai », mais qui n'exclut
personne du moment qu'on sait lire. « Une
lecture du jazz », comme dit le sous-titre,
une
écriture de la musique
également...
Jacques Réda est poète. Ce n'est pas rien. Si
L'Improviste
appartient à la collection « Folio
Essais », l'œuvre est bien poétique. Non
qu'il débite du vers libre au kilomètre ou trafique
de la métaphore en gros mais il révèle des mondes
cachés dans les enregistrements les plus fameux,
tisse un lien entre les jazzmen, entre les périodes,
reconstitue une Histoire qui, soyons honnêtes,
pourrait bien nous avoir échappé... Il cherche dans
les pianos ce qu'il y a et ce que nous n'avions pas
su entendre. Un poète donc.
L'Improviste.
Ce titre vous dit quelque chose : normal.
L'Improviste
rassemble deux livres précédemment publiés de Jacques
Réda :
L'Improviste (Une lecture du jazz)
et
Jouer le jeu (l'Improviste II).
Pour la présente édition, l'auteur ne s'est pas
contenté de coller deux textes anciens (1980 et 1985)
car il s'est fait l'arrangeur de ses propres
compositions, écartant et ajoutant de nouveaux
thèmes. Que trouve-t-on alors dans cet
« essai » ? Concernant la forme, un peu de
tout, harmonisé par le style de l'écrivain : une
analyse serrée du pianiste Ellington, le tombeau de
Benny Goodman, les rêveries d'un Jelly Roll en
promeneur solitaire, une lettre à Bud Powell, la
chanson d'Eric Dolphy, un travail d'historien sur le
compositeur Ellington, un portrait de Fletcher
Henderson en chimiste, un précis d'archéologie
monkienne, des dialogues imaginaires, des études
comparées... Concernant le fond, on l'aura compris,
l'œuvre de quelqu'un qui place le jazz à son
juste pinacle.
Dominique Périchon