Morceaux choisis


Nabe 1 couv

MARC-EDOUARD NABE. MORCEAUX CHOISIS.
494 pages, Editions Léo Scheer, 2006. 20 euros.


Pour nous prouver qu’il est toujours bien vivant, Marc-Edouard Nabe utilise désormais des procédés d’ordinaire réservés aux écrivains morts : la réédition du premier livre (Au Régal des vermines, Le Dilettante, 2006) et l’anthologie (Morceaux choisis, Léo Scheer, 2006). Il ne manque que La Pléiade… C’est efficace ! Ses textes, loin de sentir la poussière, refleurissent à cette occasion.
Avec
Morceaux choisis, on relit cet écrivain comme on se nourrit de mezzés : on pioche, on choisit, c’est varié, chaud et froid. Morceaux choisis est un abécédaire intime, composé de chorus compilés parmi les livres de Nabe et qui prennent parfois l’allure d’aphorismes. Relire ainsi Nabe, c’est retrouver les pages d’enthousiasme qu’il a consacrées au jazz et à la vie en général pendant 20 ans. Et que Marc-Edouard Nabe aime ou déteste, il l’écrit toujours avec une jubilation contagieuse et une honnêteté qui recoiffe. Alors, si vous n’êtes pas familier de cet écrivain, abordez (au sens « pirate » du verbe) son œuvre en débutant par ces Morceaux choisis qui éclaire particulièrement les thèmes (au sens « jazz » du mot) qui jalonnent ce livre puzzle.
A la lettre « J », il n’est donc pas étonnant de trouver « J comme Jazz ». Voici quelques morceaux de ces morceaux choisis, quelques miettes roboratives et réjouissantes :


« Le jazz, ça ne s’improvise pas. »

« Django était un dandy. Il mélangeait les rayures et les pois, les carreaux et les chevrons... Un grand chapeau de gangster d'opérette là-dessus et le tour était joué : Django — mi-Maharadjah, mi-PDG — promenait sa silhouette ultra-nonchalante dans les boîtes de jazz, vingt-sept cousins derrière ce seigneur en apparat, débarquant de son royaume, rêveur. »

« Stéphane Grappelli. Très bon musicien de caf'con’, mais pas de jazz. Il a gâché tous les enregistrements de Django Reinhardt ! Je ne peux pas le supporter avec ses chemises bariolées « ça-va-avec-tous-les-repas » et ses envolées pompelardes de précieuse ridicule ! Heureusement, il n'en a plus pour longtemps : son violon sent le sapin. »

« La plus belle anecdote que nous raconte Jimmy Woode avant de nous embrasser tendrement, c'est la suivante : Sam [Woodyard] n'a jamais su lire la musique. Lorsque Duke désirait un arrangement un peu spécial pour telle œuvre ou tel concert, il ne pouvait pas compter sur Sam qui prétextait un mal d'estomac au moment des répétitions. Au bout de quelques fois, Duke engagea un autre batteur, uniquement pour les répétitions, sorte de « boute-en-train » qui, l'après-midi du concert, exécutait les sauts périlleux souhaités ou lisant les partitions pendant que Sam, assis au fond de la salle, cigarette aux ongles, écoutait et enregistrait dans sa tête ce qu'il aurait à faire le soir même ! ! ! »

« On reconnaît le swing mais on ne peut pas l'expliquer : c'est inexplicable, comme la Foi, le Désir, la Faim, la Poésie, l'Orgasme. Qu'est-ce que le swing ? Est-ce que vous pouvez m'expliquer l'odeur de la lavande ? »

« Le rock, c’est ma bête blanche, trop blanche pour que je verse, avec l’âge, dans l’indulgence. […] Il aurait fallu commencer par écraser ces quatre cafards mous : les Beatles. Maintenant, c’est trop tard. »

« Charlie Christian ne joue que des clichés, mais ce sont les siens ! Ils portent tous sa griffe de lion. Sa musique respire par riffs et auto-riffs. Il se cite lui-même. Il redonne la vie à ses chorus immortels en les désimmortalisant par une résurrection instantanée. Son solo sur Stardust, Charlie Christian ne le rejoue pas note pour note comme Coleman Hawkins rejoue son Body and Soul, il le réinvente sur le vif comme Jésus-Christ ressuscita Lazare, corps et âme. »

« Quand je sors d'un club de Jazz parisien, je reste consterné un bon moment sur le trottoir. Ils n'ont pas joué une seule note de Jazz. En France, les musiciens de Jazz ne jouent pas de Jazz. Ils aiment le Jazz. On voit ces espèces de sonneurs de cor de chasse, ces joueurs de flageolet à la fête d'Aix-en Provence, qui se prennent pour des saxophonistes, des trompettistes... En France, ils ne sont pas blancs, ils sont blêmes. »