Le héraut du mois


Cochon
Février 2007 : c’est sous le signe du cochon qu’Yves Sportis a placé son dernier éditorial dans Jazz Hot (n° 636) intitulé, justement, « Mon cochon ! ». Allusion à l’année chinoise qui débute ce mois-ci ? Apparemment pas. Ceint du drapeau de la Liberté d’expression et ganté des moufles de la Vérité, le directeur de la publication de cette belle revue s’attaque à quatre grands sujets : « l’affaire » Pascal Sevran ; la pendaison de Saddam Hussein ; le refus d’un député américain de prêter serment sur la Bible ; la distribution de soupe au lard aux nécessiteux.
Où est le jazz dans tout ça ?
Ne cherchez pas : nulle part. Les éditorialistes se prennent parfois pour Don Quichotte (celui des tentes, pas des moulins) et profitent de la page qu’ils squattent pour jouer aux penseurs. On pourrait en rire ou, mieux, faire comme d’habitude : ne pas lire l’éditorial. Mais ce serait tomber dans le travers que dénonce Sportis : fermer les yeux, céder au compromis, se plier aux idées dans le sens du vent. Alors, suivons son exemple et luttons contre la tartufferie.
Yves Sportis semble vouloir nous dire : « Ecoutez, la musique c’est bien joli mais les vrais problèmes sont ailleurs ! Je vais vous montrer la voie, désigner les coupables. » Le fil rouge entre les différents sujets abordés est, selon l’auteur, la langue de bois, l’atteinte aux valeurs républicaines, l’hypocrisie ambiante (et pas du tout l’Islam, comme on pourrait le croire à la lecture des chefs d’accusation...).
Que Sportis prenne parti pour Sevran et son eugénisme tranquille, soit. Qu’il se réjouisse de l’exécution de Saddam Hussein, c’est son droit. Qu’il s’énerve contre un député qui veut jurer sur le Coran, c’est son problème. Qu’il crie au fou contre ceux qui contestent (ou approuvent ? Pas clair !) la présence de lard dans une soupe populaire, ça l’occupe. Ce qui est plus agaçant (je veux dire, à part ce ton petit-professoral), ce sont les arguments qu’il avance.
Concernant Pascal Sevran, Yves Sportis balance le nom de René Dumont, père de l’écologie en France, qui, d’après l’éditorialiste, ne disait pas autre chose que le fameux brocanteur télévisuel. Mais avec d’autres mots. Effectivement : quand l’un dit que « la bite des noirs est responsable de la famine en Afrique », l’autre souligne la nécessité des contrôles de naissances. Penser qu’une même idée peut être véhiculée avec des mots, un ton et un contexte complètement différents revient à affirmer que les mots n’ont aucune importance. Voilà qui est révolutionnaire. Et pratique. Il y a pourtant, me semble-t-il, la même différence entre « contrôle des naissances » et « bite des noirs » qu’entre « musique populaire des noirs américains » et « bamboula de négros ». Juste une histoire de mots…
Et le jazz dans tout ça ?
Oh, mon pauvre monsieur, avec tous ces « bien-pensants » qui s’indignent de la mort d’un seul homme (Saddam, célèbre baasiste irakien, 1937-2006) et se moquent des millions de morts anonymes des guerres et des famines, comment voulez-vous qu’on y pense au jazz hot ?( Voilà le genre de réflexion qu’on entend dans la file d’attente à la boucherie, une fois que le sujet météo est épuisé.) Mais ce n’est plus du combat éditorial, c’est de l’angélisme ! En même temps, il n’y a pas d’âge pour découvrir la lune. Eh oui, on pleure sur les “grands“ hommes (ou sur la façon dont ils meurent) et on dort très bien après les catastrophes de masse au journal de 20 heures. La nature humaine est ainsi faite. D’ailleurs, lorsque nous mouillons notre mouchoir à la disparition de Jay McShann annoncée en fin d’édito, qu’avons-nous ressenti lors du dernier ouragan sur les Philippines ? L’empathie est un mot à la mode. Il est aussi devenu une pose.
Quant aux reproches adressés à Robert Hossein et Alain Decaux (on se demande...), accusés de « réviser l’histoire », on fera remarquer à Yves Sportis que le rôle de l’historien est bien de réviser l’Histoire de temps en temps, sinon on en serait toujours à Saint-Louis sous son chêne et Charlemagne qui invente l’école. Révisionnisme et non pas négationnisme. Nuance de mots…
Et le jazz ?
Il y encore l’affaire de la soupe au lard (là, on ne comprend pas tout), puis l’histoire de ce député musulman qui demande à prêter serment sur le Coran que Sportis foudroie du haut de son stylo. Dans un élan houellebecquien teinté de Robert Redeker et Gérard Miller (quel hybride!) Yves Sportis traite le livre sacré de « plagiat militarisé de Mahomet » (de la Bible, le plagiat)… Ça, c’est courageux ! Surtout si les jazzmen (noirs américains en particulier) baptisés ou convertis à l’Islam lisent cet article… Je sais : le risque est ultramince. Dommage. Il y a des fatwas qui se perdent… L’éditorialiste est outré par la « soumission du peuple américain au Coran », et non par les réactions anti tout-ce-qui-n’est-pas-chrétien parmi les élus : c’est bien là une de ces pensées conformistes dénoncées par notre chevalier blanc, non ? Au passage, le député dont parle Sportis dans son cours de théologie s’appelle Keith Ellison. Il a oublié de le citer. Encore des mots, toujours des mots…
En fait, le principe n’est pas nouveau. Vous voulez passer pour un fin observateur des mœurs contemporaines, un chroniqueur à qui on ne la fait pas ? C’est simple : prenez le contre-pied systématique de l’opinion générale. Ayez l’air courageux, surtout si votre tribune libre vous abrite des tomates, des quolibets et des bombes. Et puis parlez, parlez, il en restera peut-être quelque chose… On attend maintenant avec impatience la position d’Yves Sportis sur Papon et sa légion d’honneur
de profundis.
Le jazz ?
L’édito s’achève par une rapide nécrologie : Jay, Anita, Ahmet et les autres. Tout un long éditorial pour parler d‘autre chose et, quand le nom du magazine trouve enfin sa justification, c’est pour déposer une couronne de regrets éternels. Le jazz est mort, Yves Sportis l’a enterré ce mois-ci dans la fosse des lieux communs.

Février 2007 : l’année du cochon a débuté par le mois de l’andouille.

Y. Sportis Editorial Jazz Hot n° 636